Préface
de Sans Pitié par Didier Daeninckx
Marseille, entre rave et cauchemar
Pendant des décennies, il n’était
de bons crimes qu’à Paris. Les écrivains, les scénaristes,
fouillaient les moindres recoins de la ville lumière, à
la recherche des pépites noires qui ponctuaient le sillage des
hors-la-loi. On comptait sur les doigts de la main gauche de Django Reinhardt
les suicidaires qui contrariaient la règle commune et tentaient
l’échappée au-delà du périphérique.
La province, (comme s’il n’y en avait qu’une), était
réduite à quelques accents, à quelques folklores.
Dans le lot, Marseille remportait la palme, les personnages bonhommes
de Pagnol occupant durablement les premiers plans avec la Bonne-Mère
dans le lointain. Et comme un malheur ne vient jamais seul, ce fut là,
près du Vieux-Port, que Dominique Piazza, un babi ainsi que l’on
surnommait alors les immigrés italiens, inventa la carte postale
! Et en avant pour le cliché. Pourtant, de Casério jusqu’au
massacre du Bar du Téléphone en passant par Carbone et Spirito,
le sang de la rubrique des faits divers coulait à flots sur la
Canebière. Il fallut attendre que René Merle et Jean-Claude
Izzo se penchent pour y remplir les réservoirs de leurs stylos,
bientôt suivis par une cohorte d’arpenteurs du réel.
S’ils ont commencé à dire la dureté du quotidien,
leur amour de la ville les a souvent conduits à l’amnistier
de ses pires cruautés. Le premier tome de « Sans pitié
» permet de voir ces marges écrasées de soleil où
le crime se donne libre cours, et ce n’est pas un hasard, mais un
signe, si la planche d’ouverture montre un tueur au repos lisant
Deuil dans le coton de Jim Thompson, un des auteurs les plus
désespérés de la Série Noire. Le fil d’Ariane,
ici, est une ligne blanche de coke et son tracé au travers des
décors improbables de friches envahies par les raveurs, aboutit
immanquablement aux morgues pleines où ne reposent pas en paix
les cadavres de l’histoire méditerranéenne.
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